Ce n’est pas une question. C’est un fait. Que je constate très simplement d’ailleurs : le blocage des raffineries, celui des centrales nucléaires (qui ne se fait pas encore sentir), la rhétorique gouvernementale, et pis, celle des médias ; tout ceci m’amène à proclamer, les mots sous les yeux, que oui, cette chienlit profite au Gouvernement.

La Menace Fantôme

La Loi Travail divise notre pays. Non pas parce que c’est la loi la plus importante de notre histoire, mais plutôt parce qu’elle cristallise – selon moi – une grande part des tensions et inquiétudes de l’ensemble de la population française. Peur du côté de nos élites, et peur du côté de nos concitoyens.

Deux camps s’affrontent donc, sauf que les protagonistes changent de nom pratiquement tous les jours…

Une historicité du grand méchant

Aux origines de ce bordel : une loi. Vraiment ? Non. En réalité – vous ne pourrez m’en faire démordre – je crains fort que l’origine se situe dans une multitude de problèmes : économiques, politiques, sociologiques. Bref, je pense que globalement, ce conflit est un prétexte quasi-historique pour tenter d’amorcer quelque chose de plus grand. Mais ce n’est pas la question qui m’anime aujourd’hui.

Partons du principe que vous avez à peu près suivi l’histoire de la « Loi El Khomri » ou « Loi Travail », et que vous avez pour habitude de suivre les actualités. Je vous demande ça, parce que je n’ai pas l’intention de faire du remplissage en parlant de quelque chose que vous devez connaître.

En revanche, merci de vous arrêter un instant pour repenser à la sémantique journalistique et politique. Plus précisément : la façon dont on dénonce les opposants.

Amusons-nous un instant à reprendre le Google Actualités, période, par période, et à faire un petit melting-pot de titres, voulez-vous ?

Note : Il suffit de cliquer sur les dates pour avoir accès aux résultats de Google Actualités sur les périodes en question.

Du 1er janvier au 31  janvier 2016 :

1

On ne parle pas de « Loi Travail », ou autre, mais de « Réforme du Code du Travail ». A ce moment-là, cela fait directement suite à la rhétorique utilisée par les politiques au sujet de la lourdeur du Code. Rhétorique initiée par François Bayrou sur le plateau de Des Paroles et des Actes.

Opposant/Méchant : Indéterminé.

Du 1er février au 29 février 2016 :

 2

Google Actu nous met en avant des articles titrant désormais autour de la « Loi Travail » et sur le fait que l’opposition serait celle « d’internautes » via une pétition ? Pas seulement, lorsqu’on lit les différents articles, on voit que les premiers blocages sont issus « de la gauche même », « de syndicats », et parfois également de la Presse. Ah.

Opposant/Méchant : Elites intellectuelles (politiques, journalistiques) + internautes anonymes

Du 1er mars au 31 mars 2016 :

3

Problèmes avec les syndicats, toujours… Et avec le MEDEF désormais. On voit que la Loi Travail doit être « retravaillée ». En marge de ces premiers résultats, on voit que Google nous propose aussi des manifestations (cela sera d’ailleurs le début de Nuit Debout).

Opposant/Méchant : A peu près tout le monde, même le MEDEF

Du 1er avril au 30 avril 2016 :

4

Et les affrontements violents commencent.  On parle de casseurs, on parle de manifestants, de jeunes, et… Et de « nouveaux indignés », de mouvement allant au-delà du problème de cette loi. On sent que l’on glisse vers quelque chose d’autre.

5

Opposant/Méchant : Des jeunes fumeurs-chômeurs-casseurs

Du 1er mai au 25 mai 2016 (date de rédaction de cet article) :

6

Ce n’est pas le Gouvernement qui utilise le 49-3, mais Manuel Valls. Notez-le.

7

Ça bloque les raffineries, etc.

8

Le problème est désormais entre la CGT et le Gouvernement.

Opposant/Méchant : Des casseurs/La CGT

Qui est contre la Loi Travail ?

Si l’on regarde l’historique, nous avons le Gouvernement / Manuel Valls / Emmanuel Macron / Myriam El Khomri (rayez la mention inutile) face(s) à  :

  • Des internautes
  • Des syndicats
  • Des lycéens
  • Des casseurs
  • La CGT

Et je vous fais grâce des propos tenus par les différents hommes politiques à l’égard des « gens qui n’ont rien dans le cerveau » et autres « déconnectés de la réalité », des gens « qui ne doivent pas travailler beaucoup le jour », etc.

Après avoir tenté de discréditer les manifestants, les sympathisants de Nuit Debout, et l’ensemble de la jeunesse (qu’on aime à chaque élection présidentielle), on voit qu’aujourd’hui, ce ne sont plus des personnes qui s’opposent au Gouvernement, mais bien des syndicats.

Après une Menace Fantôme qui faisait faire aux politiques une série de petits pets, nous avons (enfin ?) une bête noire à haïr de façon commune. C’est tout ? Non.

Le Peuple est avec nous !

Ce qui se passe actuellement en termes de communication est une véritable opération délicieusement bien menée. Du pain béni pour tout étudiant en communication. Et pour l’ensemble de la classe politique, évidemment !

Tentative de pression sur la pompe

Voilà que suite au passage en force de la Loi Travail, à grands coups de 49-3 dans ta face démocratique, la CGT appelle au blocage des raffineries, et autres exploitations pétrolières. Lundi matin, déjà, les journaux commençaient à jouer de la sémantique apocalyptique pour exciter les foules. C’est-à-dire qu’au moment même où devait commencer le blocage, nous étions déjà en pénurie. Lol.

9

Rappelons que la grève a commencé le lundi. Mais les journaux en ligne (écrits par des journalistes, des rédacteurs et des stagiaires) nous expliquaient déjà combien notre fin était proche. Cela n’a d’ailleurs pas raté puisque nous avons tous vu des images de queues interminables aux stations essence.

Oui, le Français a beau dire qu’il n’est plus dupe, il reste foncièrement stupide. Si ça passe à TF1, ou que c’est écrit sur Internet, c’est forcément vrai. D’ailleurs, ce que je dis est dogmatique.

Ainsi donc, fatalement même, le lendemain, la pénurie était en partie réelle. Provoquée par ces personnes terrifiées à l’idée de manquer de carburant. Ne cherchons pas la logique, elle est humaine après tout.

Civile War

A partir de là, le pays se scindera en trois :

  • Les politiques (Gouvernement, et opposition)
  • Les opposants à la grève (les fameux français « pris en otage »)
  • La CGT

Non, ne parlons pas des sympathisants à cette grève, ils n’existent pas… Puisque personne n’en parle.

Après avoir parlé essentiellement des casseurs, de la manifestation du syndicat de police (mais peu de sa récupération par le FN…), voilà qu’on va parler « des français pris en otage », ou de syndicats posant problème.

Ce qui donne une étrange sémantique journalistique… Quelques exemples :

  • « Pénurie de carburants : situation compliquée pour les automobilistes »
  • « Pénurie de carburants : les particuliers s’adaptent »
  • « Loi travail : à quoi jouent les syndicats ? posez vos questions à notre journaliste »
  • « Social – La CGT défie le gouvernement Loi Travail : l’épreuve de force »
  • « Loi Travail : police, casseurs, syndicats… Jusqu’où ira la violence ? »
  • « Loi travail : la CGT bloque le bassin industriel de Saint-Nazaire »

Je ne compte pas revenir sur cette histoire de « prise d’otage », cela pourrait être l’objet d’un billet. Mais je souhaite attirer votre attention sur un détail. Un tout petit détail.

Ce n’est plus « Le Peuple ». « Des manifestants ». « Des jeunes ». « Des syndicalistes » qui s’opposent à la Loi Travail. Non. C’est la CGT. C’est tout.

En quoi est-ce un problème ?

Simple : on peut récupérer et faire à foison des micros-trottoirs montrant que « le français » est dans la merde à cause de ça, et râle. Que ce même « français » (car il n’est que ça), demande au Gouvernement de faire quelque chose. Que ce même « français » condamne ces actions.

Et hop… On retourne une situation !

Soudainement, ce n’est plus le Peuple qui est dans la rue et qui gueule, même plus une brochette de jeunes fumeurs d’herbe et pointeurs à Pôle-Emploi. Soudainement, c’est la CGT, cette bonne vieille CGT qui fait déjà chier lors des grèves de la SNCF ou RATP.

La CGT et FO, les deux sont mélangées, concernées, épinglées. Et surtout : détestées. Ce petit « français » qu’on interroge ne peut vraiment pas les blairer. Parce qu’on lui a appris à les détester, et à oublier ce qu’elles ont réussies à gagner.

Soudainement, le Gouvernement se place en position de force face à de « simples syndicats », en position presque « habituelle », rappelant les grèves « classiques » que l’on voit presque tous les mois. Soudainement, on désamorce un conflit qui enfle et qui touche tout le monde.

Soudainement, la rhétorique retourne une nouvelle fois l’opinion, qui se fourvoie et parle non plus de ses problèmes, mais fait chanter ses peurs…