Vendredi soir, 22h, je suis couchée. Au lit, comme une petite vieille, parce que je suis malade. De la fièvre, le nez bouché, épuisée, je dors comme une merde, aussi paisiblement qu’un rhume à la con peut me le permettre. Cela fait précisément deux jours que je vis de cette manière : je dors, tente de bosser, tente de me remettre, rien n’y fait, je suis trop fatiguée pour que mon corps puisse se défendre.

Pendant que la fièvre me fait à moitié délirer, je sens qu’on vient me voir. Tiens, l’homme, c’est mignon de sa part de s’inquiéter. Il a l’air inquiet, et me parle. J’apprends qu’il y a des attaques, j’ai la tête dans le cul, je comprends à moitié de quoi il parle. D’une traite, il me débite ce qu’il sait. Deux jours que je n’émergeais pas à cause de ma température, et pourtant, en quelques mots, je me redresse d’un coup, enfile une robe de chambre, et rallume le pc. Et là, je vois.

Mon rhume n’est plus qu’une vague donnée qui ne m’intéresse plus. La fièvre augmente, mais ce n’est pas la maladie qui en est responsable. Je commence à raccrocher les informations, et j’ai froid tout à coup.

« Putain, pourquoi ? »

Cette question naïve tourne en boucle. Il n’y a pas de raison cohérente, personne ne peut faire cela, et le justifier. Et pourtant, j’arrête pas de me dire « pourquoi ? ». C’est tellement gratuit et surréaliste que je ne ressens plus rien. A partir de cet instant, je me déconnecte lentement de mes propres sentiments. Je vois le nombre de morts croître en direct, les Tweets qui défilent parlant de personnes disparues, de morts, de rues jonchées de cadavres.

Un en particulier me marquera, je n’ai plus les mots exacts en tête, mais je me souviens globalement du discours : « Nous sommes au Bataclan, il faut que la police intervienne vite, ils sont en train de nous tuer les uns après les autres ». Cette phrase, me glace. Une ou deux heures plus tard, je ne sais plus, on saura que ce tweet était vrai.

Mais le cauchemar ne fait que commencer.

Allocution de François Hollande. Il me terrifie. La douleur qu’il ressent, et qui est palpable, me heurte directement. Ce n’est pas habituel de voir un Président dans cet état. Et il lâche les mots qui termineront de m’achever : « Etat d’urgence ». Beaucoup pensent aux morts, et à raison, mais à ce moment-là, je comprends que l’on est tombé.

Tombé en guerre, et qu’elle est chez nous. Non, non pas avec les migrants, ou les extrémistes, etc. Non, j’ai peur soudainement de ceux qui ne sont pas barbus justement. Ceux qui sont bien blancs, bien blonds, bien « français de souche ».

Après les attentats de Charlie Hebdo, en moins d’un an, la France a foulé allégrement sa devise et ses valeurs Républicaines. Très vite, les propos racistes se sont multipliés, la droite s’est radicalisée à un point que l’on ne distingue plus réellement les extrêmes. Une loi liberticide a été votée, dans l’indifférence générale, ou presque, et la psychose a redoublée.

Alors, vendredi soir, tandis que nous comptons nos morts, que l’on retweet des avis de recherche qui se révéleront – pour la plupart – des avis des décès, j’angoisse. Ce n’est pas le terrorisme qui me terrorise, c’est la France, et ses Français haineux qui bandaient déjà bien dur à 22h.

Le soir même, des propos écœurants sont proférés. Samedi, moins de 24h après, ils ne sont plus une ou deux personnalités, mais une poignée. Dimanche, moins de 48h après, ils ne sont plus une poignée, mais une tendance.

Pendant ce temps, les politiques parlent d’extermination de Daech, d’expulsion, de modification de lois pour étendre l’état d’urgence, d’inflexion de politiques migratoires, de contrôles, de guerre, de renforcement militaire.

Lundi matin, toujours dans les trois jours de deuil national, la messe est dite :

Il faut virer les migrants, virer les barbus, enfermer tout le monde. A droite, on ne sait plus où commence le FN. A gauche, on ne sait plus où s’arrête les politiques personnelles. Tout le monde accuse le gouvernement, refuse de travailler en intelligence, tout le monde pointe du doigt les migrants, ceux-là mêmes qui fuient précisément ce genre de « vendredis soirs ».

La guerre commence, et j’ai peur.

C’est une guerre de religion. Pas « Croisés Vs Sarrasins », non. « Fanatisme Vs Modérés » ? Non plus. « Raison Vs obscurantisme » ! Nous sommes au 21ème siècle, et cette guerre est menée au nom d’un Dieu qui est commun à tout le monothéisme, et qui tue l’Humanité depuis des millénaires. Et pourtant, extrémistes et opportunistes sont persuadés que cette guerre oppose les barbus et les blonds.

Ce que je vois, ce que j’entends depuis des années et qui se précipite chaque jour un peu plus, c’est que cette guerre oppose deux camps : l’Homme et la Bête.

Car il faut être une bête pour abattre des gens de cette manière. Et il faut être une bête pour décider de massacrer/expulser/se venger sur d’autres hommes. Je ne crois pas à la répression, je suis une connasse de gauche, et je l’assume pleinement. Pour « vaincre » le terrorisme, les gouvernements vont devoir rogner les principes de la République. On ne mène pas une guerre en s’arrêtant à de « stupides considérations » comme le respect des libertés.

Et la France ne veut pas s’arrêter. Elle ne le voulait pas après les attentats de Janvier, elle le voudra encore moins aujourd’hui. Petit à petit, les gens les plus doux se transforment en guerriers de la haine, expliquant qu’il faut prendre des mesures et qu’ils sont prêts à tout sacrifier pour se venger de Daech.

Ce qui nous attend est une guerre civile. Non, ça ne sera pas Chrétiens contre Musulmans, mais Français contre Français. République contre Etat-Militaire.

Les terroristes ont déjà gagné. Je le dis, lundi 16 novembre 2015. Cela fait moins de 72h qu’ils ont attaqué notre pays, et ils l’ont déjà mis à genoux : La République s’efface, à chaque propos haineux, à chaque promesse de vengeance, à chaque intervention politique vindicative. La République se meurt, et c’est son agonie qui me pétrifie depuis vendredi.

« Liberté, Egalité, Fraternité » n’étaient déjà plus que de vagues notions d’un passé où la France se voulait éclairée. Mais, bientôt, nous regarderons avec tristesse cette devise gravée sur nos édifices en se demandant à quel moment précisément tout a basculé.