[Chronique Gonzo d’oreilles survivalistes]

« Est-ce que vous êtes le meilleur public de France ?! »

Pendant que les baffles crachent des basses monstres à faire déphaser un pacemaker, la foule en délire hurle un « OUAI ! » extatique. Déjà dix minutes de concert de ce DJ, et l’on peut déjà regretter de ne pas être né sourd. Entre sons électros entendus maintes et maintes fois dans les années 80, entre deux accords à peine plus élaborés que ceux de la Compagnie Créole ; le public a le droit régulièrement au rappel de l’artiste au travers d’un hurlement pré-enregistré : « DJ ASSAAAAAD ! » Une sorte de comique de répétition.
La foule – en délire disions-nous – bouge mollement en tentant de s’y retrouver au milieu de tous ces « Est-ce que vous êtes chauds/bouillants/là/les/filles ?» et autres « Flex, one two three ». Et nous ne parlons ici que des deux premiers rangs qui marmonnent vaguement des paroles, peu convaincus, peinant à passer au-dessus de ce martellement incessant.

L'art de savoir faire croire qu'il y a un monde fou, en choisissant avec soin l'angle du cliché.
L’art de savoir faire croire qu’il y a un monde fou, en choisissant avec soin l’angle du cliché.

Votre serviteur, coincé entre deux boissons non-alcoolisées et cinq moustiques voraces, essaye tant bien que mal de goûter à cette fièvre tiédasse qui ne parvint décidément pas à s’emparer de la populace. Rien d’étonnant donc, que ces malheureux reviennent à la buvette, la supplique aux lèvres, prêts à payer vingt billets pour une bière, un flingue, ou de simples boules Quies !

Arrivé avec presque deux heures de retard sur la programmation initiale, notre « DJ ASSAAAAAAD ! » voit son public lassé s’effilocher à mesure que les « tubes » s’enchaînent dans une sorte de Maelström terrifiant. Venus pour assister à un concert, les pauvres bougres devront endurer deux heures de playlist Deezer, entrecoupées d’appels au public. Dire que Beethoven, totalement sourd, nous a légué une magistrale et sublime symphonie ! Notre pauvre DJ, et son public, semblent avoir été frappés de la même affliction, l’absence totale d’amour-propre en plus. Ou alors, un sens très personnel de ce qui est écoutable…

Mais, tout espoir n’est pas perdu pour la musique !

Du moins me semblait-il à moi, ainsi qu’aux autres adultes mélomanes : l’espace d’un instant – de félicité presque totale – quelques notes de Nirvana vinrent à remettre cette cacophonie au rang de « tentative de concert ». Ma jambe droite s’emballa, commençant déjà à se trémousser, trop heureuse d’entendre quelque chose d’agréable. Grand mal lui a pris ! Car l’accalmie fut de courte durée : Notre Dj-Massacreur-Assad demande à son public sonné s’il peut chanter A Cappella les paroles… Et là, stupeur. La jeunesse pré-pubère ne prend même pas la peine de lui répondre, démontrant ainsi qu’elle ne reconnaissait même pas l’artiste. A quoi cela servirait-il de toute façon ? Kobaïne, il é mor, nn ? Il n’aV mm pa Twitter, l’boloss !
Et comme pour punir notre grunge chevelu d’être incapable d’exciter nos « Anges de la Réalité », Smells like teens Spirit est vite remixé, étouffé sous les crissements stridents d’un instrument numérique encore à déterminer. Ma jambe arrête immédiatement son tremblement fou, et mes épaules s’affaissent, déçues. Le même destin tragique arrivera quelques minutes plus tard à Louise Attaque.

Un rapide coup d’oeil à l’arrière de la foule, et ma foi en l’Humanité décide de foutre définitivement le camp, en me faisant un doigt d’honneur au passage pour avoir osé lui infliger ça. Le crime ? Quelques danseurs/danseuses, rompu à l’exercice du medley à force de soirées Patrick Sébastien, se trémoussent en short décidément trop moulant, toutes cuisses charnues à l’air, les tongs menaçant de s’envoler en pleine face d’un enfant en pleine crise d’épilepsie. Me serais-je trompée ? Ce DJ-on-commence-à-le-savoir-Assad serait-il finalement doué ?
Un autre coup d’oeil glissé en direction de mes compagnons d’infortune – totalement apathiques et hagards – m’informe qu’il n’en n’est rien.
La confirmation du fiasco me vint lorsque la tente de la régie finit par m’apparaître. Je pus donc, à mesure que je distinguais proprement tout le matériel mis en place, évaluer l’écrémage drastique du public. « Il a donc bien une putain de régie ! » Pensais-je effarée de cette découverte, tant j’imaginais mal que la Municipalité ait pu payer quelqu’un pour gérer les sons. « Comment ais-je pu rater ça ? ».

Rassurez-vous, mon brillant esprit me souffla bien vite la réponse à cette intrigante énigme.

Les gens qui passaient devant moi ne s’éloignaient pas de la scène afin de prendre un beau cliché panoramique. Non. Ils repartaient chez eux, clopin-cloplant, soulagés d’avoir encore cette liberté. Impossible pour moi de vous retranscrire toute la haine, l’envie et le mépris que ces lâches m’inspiraient à ce moment précis. Moi, coincée au fond à gauche, derrière les deux derniers rangs de sourds qui n’avaient pas encore renoncé à cette torture ; je n’avais pas de solution de repli, et j’étais obligée de continuer à dodeliner de la tête sous les assauts de DJ-damné-Assad.

Ce que j’avais pris initialement pour un concert était en réalité une sorte d’épreuve d’endurance, un rite initiatique de guerriers du 21ème siècle. C’était à celui qui arriverait à rester le plus longtemps sur place sans avoir envie de balancer une partition ou une clef de Fa à la scène. Autant vous dire, au vu du parterre incroyablement vidé avant même la fin du défi, que très peu de jeunes gens réussirent le challenge !

Lorsque la délivrance nous fut enfin accordée, au travers d’un silence salvateur, je tirai immédiatement deux conclusions hautement philosophiques :

1) Personne, pas même le plus odieux des criminels, ne méritait de subir ça.

2) La musique est morte le jour où Microsoft inventa Windows Media Player !