Dissertation de l’Absurde


Problématique : « La différence est-elle une volonté ou un état de fait ? »

Lorsque nous posons cette question, nous entendons par là la différence en tant qu’individu ou chose. Cela pose bien évidemment la question de ce qu’est la différence au sens général mais également soulève la possibilité d’une « normalité ».
Auquel cas nous pouvons également nous interroger sur la validé de l’uniformisation du genre humain (plus particulièrement) et nous nous intéresserons au principe de masse.
Dans la langue française, le mot « différence » veut, dans sa première définition, que cela soit « ce qui distingue, ce qui oppose ». Les termes qui s’y rapprochent sont, entre autres, « spécificité », « détermination », « caractéristique », […] « divergence », « contraste », […] « contradiction », « désaccord ».
Cela sous-entend deux notions distinctes : celle de l’état de fait et celle de la volonté. Nous notons également que l’idée de l’état de fait se rapporte au principe d’unicité et est une notion qui tend à être de connotation positive alors que celle de la volonté est clairement réprouvée ne serait-ce que par la connotation péjorative des mots qui couvrent ce domaine.

Nous verrons donc comment, alors que la langue française tend déjà à nous le démontrer, qu’il existe bien un principe d’uniformisation et de rejet -d’effacement- des différences et qu’effectivement, la différence, ou tout du moins sa mise en lumière, relève bien de la volonté.

La différence, l’unicité ou la caractéristique se trouve tant dans le domaine du matériel (inanimé/impalpable) que dans le domaine dit du vivant (humanité/animal). Nous classerons volontairement les végétaux dans le matériel car il est très peu probable qu’ils soient dotés d’une personnalité. Notons au passage que ce n’est ni par discrimination envers les rhododendrons ni par soucis de supériorité vis-à-vis des fougère ; mais, même si les plantes ont « du caractère », on ne peut raisonnablement pas parler de personnalité et, de ce fait, dans le cadre de cette application de la norme du vivant, nous les excluons du règne mortel. N’en déplaise aux écologistes.

Parce que pour chaque chose il existe un mot, pour chaque chose il existe une définition. Et parce qu’il y a définition, il y a implicitement une reconnaissance de caractéristiques. Et ce sont les caractéristiques qui permettent d’identifier et, de ce fait, de différencier. Déterminer et définir quelque chose ou quelqu’un passe obligatoirement par une analyse du sujet, analyse qui permet alors de dégager les spécificités. La différence serait donc une donnée constatée et, par extension, un état de fait.

Si l’on intègre la notion de personnalité, nous pouvons, par raccourcit non-explicatif, en déduire via la racine du mot que le terme même de « personnel » sous-entend une spécificité et donc une différence. Mais alors qu’englobons-nous dans le mot « personnalité » ? L’étymologie du mot provient de « persona » qui était le nom du masque porté par les acteurs des pièces de théâtre grecques.
Aujourd’hui, la personnalité englobe le comportement de l’individu ainsi que l’originalité et la spécificité de sa manière d’être. Même si de nos jours cela est dissocié, le caractère de l’individu entre tout de même dans le cadre de la personnalité dans l’imaginaire populaire. Dans la mesure où la personnalité et le caractère résultent tant de la génétique que de l’éducation ou l’environnement social, c’est une différence de fait. Nous pouvons dire que la personnalité est une différence car elle permet d’identifier une personne même si certains aspects se retrouvent dans la famille, la culture et/ou la catégorie socioprofessionnelle. Cela n’en reste pas moins la première façon de qualifier quelqu’un.
Tout comme le masque persona des tragédiens de la Grèce antique, nous avons une affiche de notre identité que l’on revêt depuis la naissance. Que l’on tente ou non de masquer ou d’atténuer notre unicité, notre différence, elle n’en reste pas moins présente et constitue un véritable patrimoine de notre construction psychique et demeurera la carte d’identité de notre personne. Et cela, bien au-delà de la génétique.

Nous avions plus haut refusé l’accès des clefs de l’existence consciente aux arbustes. Mais nous avions laissé sous-entendre que les animaux, que nous méprisons du haut de notre condition d’Homme, étaient eux aussi dotés d’une différence de personnalité. Faisons un peu appel à votre expérience : si vous avez eu plusieurs animaux de compagnie de la même race, vous avez, forcément, constaté que chacun avait été différent.
Le moyen le plus simple pour vous en rendre compte est que, pour citer des anecdotes que vous avez vécues avec eux, vous avez tendance à les nommer. Nous avons vu que l’application de mots/noms/termes pour désigner quelqu’un ou quelque chose entraînait une définition du sujet et donc une différenciation.
Donner un prénom à un chat, par exemple, plutôt que de l’appeler « chat » sous-entend que vous souhaitez le rendre unique. En ce sens, vous l’éduquerez, vous tisserez des liens avec lui et vivrez des choses avec votre compagnon. Je m’inscrit directement en faux en affirmant, au contraire de beaucoup de philosophes, que l’animal est doté d’une personnalité et d’une conscience. Ce qui est, à mes yeux, un acquis dès la naissance, n’en reste pas moins une réalité (si on suit les principales idées philosophiques) fabriquée par le maître au terme du dressage de l’animal. (Notons que la notion de dressage n’est pas si différente de celle de l’éducation pour les enfants, il s’agit juste d’une transformation politiquement correcte d’un terme.)
Que cela soit inné ou non, nous ne pouvons enlever l’identité de ces braves bêtes et nous pouvons même supposer qu’eux, n’ayant pas de contrainte sociétaire, sont dépourvus de volonté de différence, que cela est, pour eux, un état de fait indéniable.

Maintenant, si nous nous intéressons au statique et mort, nous constatons, comme nous l’avions dit plus haut, que chaque « chose » possède un nom, une définition et des caractéristiques identitaires. La pierre, la chaise ou la rose, chacune possède une sous dénomination qualifiant déjà une différence par rapport au genre d’où elle est issue. Si nous regardons plus en profondeur, des caractéristiques telles que la taille, la forme, la couleur, la composition et même « l’âge » sont d’autant de caractéristiques et de classifications qui font l’unicité de l’élément.
Toutes ces spécificités résultent d’ingrédients, d’un contexte ou d’une série de causes. Quoi qu’il en soit, l’observateur qui dégagera ces qualificatifs ne fera que des constatations sous-entendant très fortement un état de fait, une prédéfinition d’un genre, d’un état, d’une existence. Une analyse d’une conception et une reconnaissance certaine de la différence et cela, par-delà même le qualificatif de masse.

Pour qu’il y ait une volonté de différence il faudrait que la référence soit la masse, qu’il y ait la notion d’ensemble voir de normalité. Mais dans ce cas, comment est définie la normalité ? En physique, pour définir une règle, il faut avoir observé un phénomène se répéter trois fois. Il s’agit donc de dégager une constante via une proportionnalité de cas avérés. Parce que nous appartenons au genre humain de part certaines caractéristiques de notre race, nous appartenons à une masse d’individus.
Maintenant, si nous nous penchons sur la discipline qu’est la psychiatrie, nous savons, même sans études ou connaissances particulières, qu’il y a des pathologies dégagées et qualifiées. En langage psy, cela s’appelle un dysfonctionnement.
S’il y a notion de dysfonctionnement c’est qu’il existe un référentiel, un standard, une norme. Cela veut autant dire qu’il y a eu une analyse de caractéristique globalisée que de différence avérée. Il y a donc une réelle notion de masse. Mais, comme nous l’avons déterminé plus haut, la personnalité est une signature propre à l’individu. Afficher donc sa personnalité, être naturel en  somme, revient à dire que c’est un choix délibéré. Que cela soit dans le monde du travail ou au sein même de la société globale, il existe un cadre défini pour chaque chose et chaque personne (catégories sociales, catégories professionnelles, niveau d’études etc). Ce cadre est à la fois précisément définit tout en étant remarquablement flou, ne laissant, ainsi, aucune place à l’individualisme. Car, contrairement à ce que l’on pense, moins le cadre est définit plus on ne peut y déroger et plus l’on vous demande d’annihiler votre personnalité. Etre vivant, être humain, manifester des réactions naturelles, à l’encontre de l’ordre implicite de « robocité », c’est manifester une volonté de différenciation.

Cette volonté est-elle due à un véritable choix par esprit de rébellion ou à une réelle existence de la personne ? Est-ce que l’on peut concrètement effacer la personnalité de quelqu’un ou supprimer les caractéristiques d’un objet ?
La seule façon de retirer à quelqu’un ou quelque chose son identité est de refuser la différenciation, de refuser la qualification, d’en refuser l’existence.
Mais alors que nous savons que le propre des êtres vivants est leur volonté de vivre, nous pouvons dire qu’exister à l’encontre de la masse, vouloir être nommé précisément par notre nom et non pas par notre race ou fonction, est une volonté inconsciente et vitale que requiert notre condition de mortels.

Qu’en est-il alors de la volonté d’uniformisation qui se dégage de la société ? Faire prévaloir la « norme » c’est rejeter la différence, demander un standard c’est rejeter la différence. Faire abstraction et condamner la légitimité d’une chose c’est reconnaître son existence en y apposant également un jugement. Refuser ou épouser la différence est, somme toute, la même démarche puisqu’il y a analyse de la conformité. S’il y a analyse, il y a recherche et s’il y a recherche, il y a bien là une action volontaire. Le principe du conscient et de l’inconscient ne sera absolument pas abordé, tant pour des besoins de rhétorique (presque même de mauvaise foi) que par réel soucis d’aller au plus direct, et ne rentrera même pas en ligne de compte à un moment ou un autre.
Détecter la différence, c’est en un sens rejeter sciemment la masse pour pointer du doigt un « dysfonctionnement ». Parce que pour signaler une différence, il faut pouvoir admettre que cela est possible et, forcément, demande de se détacher de la normalisation pour ce faire. Au final, cela revient à emprunter un peu de cette différence tant réprouvée à l’accusé.

En conclusion, la différence ou caractère unique d’une chose est un état de fait acquis dès l’existence même du sujet concerné. Dès lors qu’il y a une création tant matérielle que biologique ou artistique, il y a une création de caractéristique/personnalité. Le mot même employé « création » va à l’encontre de « reproduction ». Et bien que l’on puisse tente de refaire à l’identique, toute chose comporte sa signature, son « défaut » qui fait la différence. Même la photocopieuse la plus perfectionnée ne pourra jamais rééditer un produit comme étant un original bis. Car il n’y aura ni la profondeur des traits, ni l’absence de la signature presque indétectable de la machine, la reproduction n’est qu’une création de plus se rattachant au premier sujet.
Ainsi, à l’instar des empreintes digitales, l’unicité, différence, est un principe fondamental de notre univers et elle est définition de l’existence.
La seule volonté de différence que nous pourrions reconnaître est celle implicitement utilisée lorsqu’il s’agit de qualifier la différence.

Mais alors se pose à nous la question légitime qui est : « Est-ce un mal d’être différent ? »