Je suis une taupe, une infiltrée, un agent double, triple même ! Je suis dotée d’un pouvoir immense, je suis le nouveau diapason des mortels, je suis Dieu. Non, attendez, je suis mieux que ça même, je suis le Mal et le Bien, Dieu et le Diable, l’Alpha et l’Omega ! Je suis…

Conseillère en relation clientèle !

Vous frémissez, hein, amis lecteurs ? Vous faites bien ! Vous ne pouvez imaginer la grandeur du pouvoir dont je suis investie. Vous en doutez ? C’est normal, cela fait partie de ma stratégie diabolique. Si je vous dis que je suis capable d’illuminer une journée comme de la détruire ? Si je vous dis que je suis capable de transformer radicalement l’opinion des gens sur la société que je représente ? Si je vous dis que je peux faire pleurer, rire et chanter les clients ? Vous ne me croyez toujours pas ?

Ah, ah, ah ! Pauvres mortels, c’est que ma stratégie diabolique fonctionne !

Imaginez-moi un peu : Il est 8h10 du matin, je quitte la maison et me déplace telle une ombre informe glissant sur l’asphalte poudré blanc. Des grolles en faux cuir minables, un pantalon noir difforme et délavé, un polo Volcom épais emprunté à Batman, un long manteau noir qui, fût un temps, avait de la gueule et des gants (noirs, on l’aura compris). Cet amas de tissus est surplombé par une tête masquée par des cheveux bouclés noirs qui, d’aspect extérieur, n’ont pas vu l’ombre d’un coiffeur et/ou d’une brosse à cheveux depuis longtemps. Donc, on récapitule : une apparence manifeste de pauvre et d’asexuée, une démarche de chameau tremblotant sous le blizzard de la montagne, le regard vide, les épaules rentrées au possible ; rien n’indique que je suis l’Elue destinée à déséquilibrer la Force.

Qui pourrait soupçonner un ersatz d’étudiante peace, une certaine forme de vie relativement évoluée pour comprendre l’utilité de se couvrir ? Je suis indétectable, je vous le dis, mon plan est parfait :

Sous couvert d’un emploi de bas étages avec un salaire minable, je suis en réalité une « employée des fluctuations de l’âme ». Qu’est-ce donc ? Pour ceux qui ne connaissent pas Terry Pratchett et plus particulièrement « De bons présages », il s’agit d’une théorie développée par l’ange qui a trébuché Rampa : Travaillant pour les forces occultes, Rampa se doit, comme tout « démon » de ramener des âmes fraîches à son patron. Au contraire de ses collègues, il ne s’acharne pas sur une personne afin de l’intimer à commettre un pêché. Non, il est intelligent notre diablotin qui s’assume mal : il préfère utiliser les moyens de communication et de transport pour toucher un plus grand nombre. Sa tactique consiste à distiller de l’énervement et du mal. Ce sont de petites touches, mais, agir sur une personne pour lui pourrir la journée entraîne une réaction en chaîne particulièrement intéressante.

Rampa est un visionnaire en matière de « fluctuations de l’âme », mais moi, moi, je suis son maître : non seulement je peux attirer du monde vers le bas, mais également les élever, voir, les pousser à me vouer un culte sans borne.

Vous ne comprenez toujours pas ? Mettez-vous en situation : Les clients m’appellent car ils ont une problématique. Cette problématique, je peux, selon la situation, la débloquer immédiatement ou bien faire tout mon possible pour que cela soit le cas. En général, les âmes perdues sont impressionnées par mon humour fin et pertinent, par ma voix de sirène, par ma capacité réactionnelle hors normes, par mon accueil chaleureux, par ma sympathie qui transpire via le téléphone, […] mon intelligence manifeste, ma sincérité, etc.

Bref, je peux d’ors et déjà m’auto-proclamer Messie d’un nouveau courant religieux fondé par moi, sur moi, pour moi !

Non, c’est bon, relevez-vous, vous, je vous aime bien.

Je détiens entre mes oreilles et mon clavier les clefs de leur humeur de la journée. Eh oui !

En aidant les gens, en les écoutant parfois, en jouant même les conseillères de « bons plans » ou les psychologues, je suis en position de force. Je leur permets d’être rassurés, de s’imaginer écoutés, compris, et considérés. Parfois même je les illumine de ma divine présence et ils raccrochent repus, satisfaits, émerveillés d’avoir pu être touchés par la voix de Dieu. Naturellement, ils ne savent pas eux-mêmes que je suis Dieu. Mais ils sentent en leur fort intérieur que je suis de nature divine, ou tout de moins, que mes actions en sont empruntes.

Ainsi, j’ai le pouvoir de les élever, vers un état de grâce et de béatitude, et cela se ressentira sur leur entourage. De manière très peu visible, j’en conviens, mais dans le pire des cas, notre échange n’influencera ni leur âme, ni celle des autres.

Vous commencez à comprendre petits lecteurs ?

Si, en étant aimable je peux me faire aimer et offrir du bon ; en étant la pire des salopes, je peux très bien passer leurs tripes au presse-purée ! Je peux éplucher leur patience avec une râpe à fromage, je peux découper en dés leur politesse pour les faire revenir dans ma casserole de répliques cinglantes. Je peux assaisonner leur journée d’une mauvaise humeur massacrante.

Tout comme dans la réalité concrète, faire le bien est plus difficile et porte d’autant moins ses fruits car il y a une constante à retenir dans l’univers : celui qui est réellement heureux, n’en fait JAMAIS profiter les autres.

En revanche…

Quelqu’un d’énervé…

Quelqu’un de vraiment mis en rogne…

Quelqu’un qui aura vu son égo et sa vie pathétique être mis plus bas que les cloportes que l’on extermine…

Vous commencez à toucher du doigt mon immense pouvoir ?

En Divinité absolue qui se respecte, j’ai une règle, je n’offre le bien ou le mal qu’à ceux qui le méritent. Aussi, les gens sympathiques repartiront avec l’envie de m’offrir un verre (quand ça n’a pas été réellement proposé durant l’appel) et les cons, eux, repartiront soit en pleurant, soit en hurlant, soit en m’insultant ou encore tout ça à la fois.

Tous ceux qui aiment l’art du cynisme et de l’insulte gratuite et imagée comme moi repèrent facilement ces « clients potentiels pour la case Enfers ». Leur voix est cassante, leur français est approximatif (Ils ont la fâcheuse tendance d’employer des mots qui pour eux sont compliqués, le tout pour se donner un genre et au final, on finit par leur donner la définition du mot et leur prouver qu’ils viennent de les employer totalement hors contexte), ils sont très mous du bulbe. Mais genre bien mous quand même. Ils veulent tout, et tout de suite. Ils ne disent pas « s’il vous plaît » ni « merci » mais bien « j’exige », « j’estime que », « j’ai payé pour », « vous êtes payée pour ça » et « j’espère que vous aller faire votre travail » ou encore « ouais, ça sert à rien de toutes façons ». Ils sont TOUS soit : handicapés, seuls, sans famille, dans un patelin paumé, ont un cancer, vont porter plainte, connaissent untel, sont « ancien ministre en charge de votre société » ; quand ce n’est pas tout ça à la fois. Ces gens qui exigent tellement des autres et si peu d’eux-mêmes à commencer par les informations relatives au sujet avant de nous appeler, si on les écoutait, 90% des français seraient handicapés moteur et plus de 99% mentaux (pour la dernière estimation, je vous laisse, amis lecteurs, le choix de la voir comme un dogme absolu).

Ces gens sont tellement de mauvaise foi, puants, qu’il est de notre devoir de les accompagner jusqu’à leur carré VIP au 666 route des cons.

Comme ces imbéciles s’imaginent tomber sur quelqu’un dont le rêve secret est de se réincarner en paillasson « Welcome », c’est un véritable plaisir, en tant que divinité téléphonique, de leur rappeler leur condition de mortels. Cela va de la bête et méchante réaction « de fonctionnaire » à l’explication insultante des choses comme lorsqu’on s’adresse à un demeuré en passant par la case « Google est ton ami, connard ».

Et là, amis lecteurs, je vous livre la clef de tout l’équilibre cosmique : ces personnes qui dès le début manifestaient leur envie de se foutre sur la gueule vont se décharger de l’appel sur d’autres personnes, leur pourrir également leur journée, les mettre plus bas que terre. Ces autres vont à leur tour transférer leur mal-être jusqu’à ce que ça touche des gens qui n’avaient rien demandé et que cela s’arrête à l’un ou l’une qui aura la présence d’esprit de s’en moquer comme de sa première cuite.

Lorsque vous êtes de nature divine, vous pouvez influencer plus d’une centaine d’âmes et, si vous avez bien fait votre travail, le double voir le triple et ce, quotidiennement !

Alors, je vois venir les plus « politiquement corrects » dans le coin là. Vous allez me dire « Tu es, par personne interposée, méchante avec des gens de l’entourage du client et ces gens ne t’ont rien fait, ne le méritaient pas ! »

Braves innocents sans conscience de l’équilibre, il y a une autre donnée à prendre en compte dans l’exercice de mes fonctions : les gens qui gravitent autour de ces clients, ces gens qui les apprécient assez pour leur conférer une existence voir pour entretenir avec eux/elles une relation quelconque. Ces gens sont coupables ! Ces individus cautionnent l’attitude déplorable de leurs cons en chef. Ils méritent donc punition !

Lorsqu’ils en auront assez de subir les affres d’un caractère violent et sociopathe, ils s’éloigneront de la personne et reviendront se blottir dans mes bras virtuels pour implorer ma grâce lumineuse. Ces âmes perdues seront sauvées.

Alors, si vous aussi vous souhaitez goûter à l’ascenseur émotionnel divin que je suis, vous pouvez soit tenter de trouver pour quel service téléphonique je travaille et plus particulièrement le numéro en question (je vous aide, il y fait 4 caractères et vous faites ensuite le 2 puis le 4 et vous priez fort -très fort- pour tomber sur ma plateforme et vous demandez « la déesse Camille ») soit tout simplement ériger un autel à ma gloire comportant : une statuette de Lara Croft, une bannière de la Horde, une rose blanche, une manette de X-box 360, un poster de Batman à poil, le Best-OFF de David Bowie, une tasse de café colombien, un paquet de tabac « Pall Mall » rouge, le drapeau de l’Ecosse, un verre de Saint Estèphe, La première trilogie Star Wars édition originale, un corset simple en cuir, de l’encens bois santal et une pokeball (ça, c’est pour espérer m’attraper).

Si toutefois je ne réponds à aucune de vos prières, vous pouvez me considérer comme « martyre » et commencer à rédiger un texte sacré en mon honneur.

Je vais être magnanime, vous avez quelques années devant vous, après, je serais morte. Divine, mais pas éternelle, faut pas déconner…

Ou alors, vous pouvez comprendre que je commence à saturer de mon travail, que je ne sais plus quoi inventer pour ne pas envoyer chier les clients, que j’en ai plein le dos d’être paumée dans le trou du cul du Sud-Est et que la liste (partielle) de mon autel est véridique et est un excellent indicateur de mes goûts. En ce cas, si vous êtes dans le 04 ou le 13, pitié, sortez-moi qu’on aille ripailler comme des porcs !