Ça, cette phrase, précisément. Vous l’avez déjà entendue au bureau.

Remettez-vous dans le contexte je vous prie. Vous êtes à votre pause clope, ou café, ou déjeuner. Peu importe, vous êtes à votre pause déjeuner et vous fumez une clope avec votre café. Lorsque vous ne disposez que d’une pause réduite, votre conversation se borne généralement au travail, et ce, presque automatiquement, pour vous plaindre : « Tel client m’a fait ça », « Je suis tombée sur tel cas », « Tu as vu le dernier brief ? » et j’en passe. On le fait tous, on s’échange nos « moments perles » et on rigole un bon coup ou bien on s’émulsionne comme des porcs sur notre travail (en risquant au passage d’être tout sauf détendu).
En revanche, lorsque vous avez plus de temps (ou tout simplement marre de raconter les mêmes choses), vous, qui avez un peu plus de conversation qu’un répondeur téléphonique, vous vous lancez -et ce presque invariablement- sur « les sujets qui fâchent ».

Alors quels sont-ils ?  Vous avez le choix :

– La politique
– Le sexe
– L’argent (et plus précisément le salaire)
– Les livres
– Les jeux vidéos
– Ni Peng et Ni Wong

Vous ne vous souvenez jamais de comment vous en êtes venu à aborder l’un de ces sujets. Étrangement même, ils ne diffèrent pas tellement des « sujets qui fâchent » en société. Mais toujours est-il que lorsque la conversation s’oriente -que dis-je, glisse comme un mandrin avec vaseline- vers l’un de ces domaines, vous voyez votre interlocuteur se redresser comme soudainement sodomisé par un manche rigide (balais, aspirateur, poteau, on vous laisse le choix) et vous répondre avec une voix qui tend à être nasillarde et hautaine :

« Ah non, désolé(e), je ne parle jamais de ça.
– Pourquoi ? Demanderez-vous alors le plus innocemment du monde.
– Parce que, je n’aborde jamais de « sujet qui fâche ».
– Ben, pourquoi ? C’est intéressant, important même ! Oui, vous insistez en plus !
– Je ne crois pas nécessaire de parler de ça, le travail / repas de famille / soirée entre potes / n’importe où  n’est pas un lieu pour ça.
– Ah ? Et t’en parle dans quels endroits alors ? (là, vous commencez sérieusement à vivre dangereusement.)
– Je… Je n’en parle pas, c’est tout. »

Cette réaction est la première d’une réaction en chaîne que vous venez de déclencher et qui vous vaudra une réputation certaine au sein de l’équipe. Voyons maintenant en détail la réaction type en fonction du sujet :

La politique :

Vous fumez (oui, partons du principe que vous voulez tous mourir jeunes), c’est tranquille, votre café vous brûle au travers du gobelet en plastique qui menace de fondre sur vos doigts, vous êtes détendu, et vous parlez aux collègues. La conversation bascule tout à coup lorsque vous, ou une autre personne, fait part d’une allusion à la politique. Évidemment, vous sautez sur l’occasion (ou dans le plat selon les dires) et ce avec vos deux pieds chaussés de rangers taille 48. Vous avez pourtant bien soupesé votre pensée en vous disant que, au vu de la conjoncture actuelle, vous ne risquez pas grand-chose à cracher sur le gouvernement. Grand mal vous a pris ! Non pas que vos collègues soient foncièrement patriotiques, mais vous venez de lâcher devant eux un pet nauséabond et bruyant. Princesse Leia, macarons, sans soutif, l’incarnation même du « bon goût » vient de réchauffer la pièce. Et pourtant non, vous avez seulement voulu approfondir la discussion. On vous regarde, certains se raidissent, d’autres quittent la place et d’autres encore (les rares qui vous semblent normaux au final) soit pouffent de rire soit répondent avec entrain et soulagement de voir enfin autre chose que « boulot et ragot dodo ».
La politique, sujet tabou. Et non contents d’évincer la question, les mous de l’isoloir vous verront dès à présent comme une sorte de syndicaliste voir activiste selon les propos que vous aviez entamés. Si en plus vous avez eu le malheur de faire de l’humour noir, vous serrez estampillé d’un joli « SS ». Quoi qu’il en soit, cette douche froide vous aura fait comprendre qu’il ne faut SURTOUT pas aller plus loin que le « quels bande d’enculés le gouvernement, tous des pourris ».

Le sexe :

Même contexte, toujours en train de cramer vos poumons. L’un de vous sort une phrase à double sens, vous, vous en profitez direct pour sous-entendre une double pénétration. Et là, mes amis, nous voyons la place se scinder instinctivement en deux : ceux qui répondront par une connerie encore plus grasse que la vôtre et ceux qui serreront les fesses comme si c’était leur anus que vous veniez de fister à sec. Une de vos collègues ne se gênera pas pour vous lancer un regard en biais, ouvrant la bouche dans un silencieux « eh ben… Quelle salope ». Elle avisera probablement sa copine « moule/rocher » qui acquiescera toujours en silence en remettant en place sa jupe trop courte pour son âge.
Vous avez aussi une troisième catégorie de collègues qui en rajouteront, mais sans humour, du gras, juste du gras, le tout pour le plaisir de chatouiller vos oreilles (probablement en espérant vous titiller le pod) à coups de mots délicieusement placés dans la phrase telle que : bite, cul, chatte, couilles, nichons, et j’en passe.
Toujours est-il que, que vous soyez responsable ou non de la tournure des évènements, pour le simple fait d’y avoir participé, on vous étiquettera comme un pervers sans gène, sans pudeur, vulgaire et prenant le sexe pour une matière sujette à la plaisanterie. Note : comme le dit si bien notre Metatron : « c’est une farce dont le ridicule le fait systématiquement rire. »

L’argent :

On poursuit, cette fois-ci, vous êtes devant la machine à café et vous attendez patiemment que votre café se termine. Vous êtes dans vos pensées, vous avez longuement pleuré devant votre feuille de paie du mois dernier (non, ça ne sent pas le vécu, ce n’est pas vrai) et un collègue passe à votre portée. Vous avez compté et re-compté jusqu’au moindre centime. Vous n’étiez pas absent, même lorsque vous étiez en train de crever à moitié allongé sur votre bureau. Non, décidément non, vous ne comprenez pas pourquoi vous gagnez pratiquement le smic alors que c’était pas ce que la pub vous avait promis. Ca tombe bien que l’autre passe à vos côtés, vous le chopez, genre l’air de rien avec la démarche suivante :

« Dis, t’as eu la fiche de paie ?
– Bah, oui.
– Ouais… Et heu… Ca t’a semblé normal ?
– Evidemment, j’ai tout prévu.
– Ben oui, moi aussi justement mais… Je sais pas, c’est pas normal. Tu as gagné combien toi ?
– Je te dis que tout est normal, j’ai tout prévu.
– Oui, ok, mais je trouve pas ça énorme perso… Sérieux, t’as gagné combien ?
– Tu as été malade ?
– Non, justement, bon, t’as gagné combien ?
– Excuse-moi, mais je ne parle jamais de ça, c’est vulgaire. »

Elle/il part et vous regrettez vivement de ne pas avoir eu votre café dans les mains pour le lui balancer à la gueule avec un « et mes couilles sur ta gueule c’est vulgaire peut être ?!? » Vous n’êtes pas plus avancé, vous avez le sentiment de vous être fait baiser quelque part avec votre contrat, et en plus, votre collègue refuse de vous raconter « sa nuit » pour confirmer…

Les livres :

C’est pas tellement que cela soit des sujets tabous mais… Disons que le dialogue de sourd est pas mal. En fait, pour être franche, à part UNE collègue sur cette mission d’intérim’, je ne peux absolument pas en parler. Voyez donc, vous vous souvenez du « léchage avide de couilles post-mortem » ? Bon, je suis toujours sur ce putain de bouquin de merde. Un pavé indigeste, rabâchant la même chose… Bref, une masturbation intellectuelle qui a le don de m’endormir au bureau. Mais, au moins, j’apprends (parfois) des choses. Ce parpaing de psychologie fait 500 pages et des poussières et est de Bettelheim. Autan vous dire qu’il n’y a pas une seule image autre que la fornication secrètement préparée des petites filles libidineuses aux pensées érotiques à l’encontre de leur papa. Toujours est-il que j’ai eu, et ce pratiquement à chaque fois, le droit à :

« Qu’est-ce que tu lis ? (Alors que la personne s’en fout, elle se croit le devoir de politesse de te poser la question)
– Une analyse des contes de fées qui révèle que si les contes de fées n’existaient pas, les enfants se transformeraient en versions vivantes de Chucky.
– Ah, et c’est bien ?
– Non, c’est chiant, je commence à en avoir marre de ses exposés en long en large et en travers sur le pourquoi l’enfant, quand il lit le « Petit chaperon rouge », a envie de voir la fille et le loup nus dans le même lit.
– … Ah ouais, ça a l’air bien. (Là, vous savez déjà que la personne n’a pas écouté la réponse)
– Oui, surtout quand il fait l’apologie du viol collectif sur les mineurs de moins de quinze ans avant de vanter les mérites du congélateur pour effacer les traces.
– Moi, j’adore Marc Levy ! Tu connais Marc Levy ?
– … Non.
– Ah, tu verrais, il est super.
– Presque autant que Marie Higgins Clark… Je n’en doute pas.
– Je sais pas, je ne connais pas.
– Un très grand auteur aussi, tu vas a-do-rer ! »

Là, vous refermez votre livre en jurant de ne plus jamais apporter quelque chose qui n’a pas d’image, surtout si c’est pour qu’on vous tienne la jambe sur le dernier torchon à la mode.
Bon, j’avoue, Bettelheim, c’est aussi de la merde, mais bon…

Les jeux vidéos :

De tous, c’est bien le sujet à ne surtout pas aborder. Pourquoi ? Parce qu’en dehors du démineur, vos collègues n’y connaissent rien et voient les jeux vidéos comme étant la preuve même que quelque chose ne tourne pas rond chez vous. Inutile de vous dire le massacre que vous ferez si vous avez le malheur de prononcer le terme de « jeux de rôles ». Invariablement, on vous demandera si ça va avant de terminer par « ouais, t’es un no-life toi ». « Bah non, je travaille comme toi, connard. »
De toutes façons, vous aurez beau parler des vieux jeux qui ont bercé votre enfance (et pour eux leur jeunesse) tels que « Lands of Lore » (ou toute série des Westwood studios), « Day of the tentacles », « Carmageddon », « Doom » […] « Resident evil », « Alone in the dark » ou plus récemment les « Warcraft (2 notamment), « Starcraft », « Diablo », « Age of Empire », « Tomb Raider » […] QUOI QUE VOUS CITIEZ, de toutes façons, vous vous adressez à quelqu’un qui voit les jeux vidéos comme étant l’extension de Satan. Que la personne soit croyante ou non.
Grâce aux médias, vos collègues savent (et ce mieux que vous) que vous êtes dépendants, nerds, no-life ou geek (lorsqu’ils ne vous voient pas tout ça à la fois). Ils vous lanceront un regard méprisant avant de vous parler de « la vraie vie » avec « les vrais gens ». T’as raison, c’est vrai que les pcs jouent tous seuls…
La phrase typique sera, entrecoupée d’un rire jaune et aigrelet : « J’y connais rien à ces trucs-là, je suis pas très technologies ».

Je ne vous dis pas la gueule de la moitié du staff quand je me suis pointée avec un T-Shirt StarWars au bureau…

Ni Peng Ni Wong :

Ca, c’est un petit « private joke ». J’ai eu le malheur, quand la collègue m’a expliquée en long en large et en travers combien la politique était tabou chez elle, de l’accabler avec  « Ni » jusqu’à ce qu’elle aille poser son cul de pimbèche bon chic bon genre devant son écran. Alors, non contente d’avoir un humour de merde, j’ai, et je le déplore, des références que mes collègues ne comprennent décidément pas…

Dieu merci chers lecteurs, nous avons tous des collègues « normaux » qui parlent de tous ces sujets et plutôt deux fois qu’une. Alors je me permets ici de remercier : Val’, Vévé, Riton et Cartapuce, mes préférés.

EDIT : Merci à Maman pour la correction des quatre fautes de l’article. Tu peux pas t’en empêcher x)