Non, il ne s’agit pas d’un énième article sur l’Amour, ni même d’une déclaration mièvre à mon cher et tendre Batman et encore moins d’une parodie de blog « kikoo olol² ».

Nous avons tous, au bureau, un/une collègue, qui reste en permanence avec sa/son copain(ine). Cette personne qui, si vous n’êtes pas son « âme soeur de commérages perfides et erronés », vous dit à peine bonjour, se contentant de vous toiser, la fumée de cigarette laissée à s’échapper de sa bouche habituellement occupée à débattre sur « est-ce que oui ou non, elle a les seins refaits ». Cette personne qui, même si vous n’êtes pas son « âme soeur […] » va soudainement trouver un intérêt certain à vous parler lorsqu’elle est seule.

Vous remettez le/la collègue dont je parle ?

Moi, c’est une femme. A vrai dire, je ne suis pas certaine qu’on voit ce genre d’attitude  chez les hommes. Mais, je vous confesse avoir plus souvent travaillé en milieux féminins (hôpital, ménage, vente de chaussures, télé-services, etc…) et, aussi peut être, idéalise trop l’ambiance virile qu’on peut trouver entre couilles.

Quoi qu’il en soit, cette pauvre collègue, que je hais de prime abords sans raison reliée directement à elle (elle a le malheur de ressembler à 40 ans à la maîtresse de mon ex-mari), est sous les feux de mes projecteurs depuis une bonne semaine. J’avais déjà remarqué le manège incessant lors de la pause clope : elle se met dans un coin, à part, accrochée désespérément à l’oreille de son amie. Elle se penche, murmure diverses choses en regardant toujours une personne en particulier et sa jumelle s’empresse alors de regarder à son tour la cible du complot qui se trame sans grande délicatesse.
J’avais, évidemment, remarqué également le binôme se terrer à une table pendant le déjeuner. On ne mélange pas torchons et serviettes, excusez du peu. Aussi, les acceptés, que dis-je, les heureux élus qui ont passé le videur de la boîte branchée du « ragots dodo » se comptent sur les doigts d’une main.

Et alors que j’étais à la table vide, à côté, lisant tranquillement un livre dont la branlette intellectuelle de l’écrivain égale certainement l’imposture du mec dont il ne cesse de lécher avidement les couilles post-mortem (Freud), mon oreille droite, habituellement fermée à toute tentative de pollution sonore, s’est retrouvée à s’égarer sur les cancaneries des poules du staff. Ca dissertait sur leur baisse d’intérêt pour une émission d’M6 (scènes de ménage) avant de sauter du coq à l’âne (pour rester dans un principe fondamental de la métaphore rurale appliquée au milieu féminin professionnel) afin d’aborder le sujet le plus en vue en ce moment : la collègue gravement malade dont j’avais déjà parlé un peu plus bas.

Bettelheim me gonflant prodigieusement à force de complexes d’Oedipe dévoilés dans tous les contes de fées possibles, mon attention se trouva remarquablement captée par cette bande d’ovaires regonflés par le malheur des autres. « Elle a passé sa journée à pleurer, tu sais. » — « Nan, mais sérieusement, faut dire qu’elle a une vie pénible. » — « Moi à sa place… » VOUS N’ETES PAS A SA PLACE !

Je termine ma mandarine Brendon dont j’ai avidement bouffé l’épouse la veille, et me roule une clope. J’avise au fond de la pièce la cafetière, voit qu’il reste du café collectif et me lève me servir une tasse. Alors qu’à la table d’à côté ça continuait de se mettre en situation (pauvres connes, vous seriez les premières à faire un testament à sa place…), moi, écoeurée et passablement agacée quitte la pièce pour retrouver le plaisir de ma seule présence.

Quelques minutes plus tard, les poules défilent, elles vont boire un café dégueu et hors de prix au troquet du coin, laissant seule ma collègue. J’aurais pu ne pas la mépriser si son amie avait eu les mêmes horaires qu’elle. Mais non ! Il fallait qu’elles n’aient pas la pause déjeuner en même temps et que, ma collègue, se sente incroyablement obligée de trouver n’importe qui pour étancher sa soif de babillages.

Si seulement c’était juste pour un besoin pressant de parler pour ne rien dire…

Représentez-vous la scène : Je suis avachie sur un des fauteuils mous du porche de la société, la clope au bec, la tête en arrière, les yeux fermés. Silence. Mon amant le silence (et je prierais le Batman et le Canard de ne pas pouffer de rire dans le fond de la salle !). Je disais donc, mon très estimé « ami silence » me tient compagnie. Lui et mes nombreuses idées  qui fourmillent ou bien mes réflexions hautement philosophiques, sont pour moi une présence largement plus souhaitable et de qualité (cela va sans dire) que celle qui m’est rapidement imposée.

« Sans toi » apparaît à ma droite lorsque la porte électrique la dévoile.

« Tu dors ? Me sort-elle en pouffant de rire, amusée par sa propre tentative  d’humour.
– Non.
– Ah, tu fais quoi alors ?
– (Je fais un ping-pong connasse !) J’apprécie le silence.
– Ah… »

Et, comme si sa médiocrité que je décèle depuis une semaine s’effaçait, elle comprend alors que ce que cette phrase de trois mots sous-entend est « et j’aimerais l’apprécier encore ». S’installe donc entre nous un silence pesant. Pesant et -que j’espère- hautement insultant.

Oui, je parle beaucoup, souvent sans réel but si ce n’est d’éviter à mon cortex surchargé de griller ses deux pauvres neurones. (Et je vous prierais messieurs les justiciers et palmipèdes de continuer à la fermer !) Mais ! Je ne parle que lorsque que j’estime l’interlocuteur en droit d’être investit de ma divine essence. Un égal qui pourra me répondre avec intelligence, quelqu’un qui aura un avis (même différent du mien) tranché et pourvu d’arguments et de culture. Quelqu’un doué de Raison et du sens de la conversation.

Elle me lance plusieurs oeillères suppliantes, moi, en mon fort intérieur, je commence alors à lui donner le surnom de « sans toi ». Alors que je fume, d’apparence négligée et à moitié comateuse, j’ai, dans mon esprit dopé par la vitamine C arrachée à Brendon, une discussion tout à fait intéressante avec moi-même. Comme si j’étais pilier de comptoir, une bouteille de rouge piquant à la main, je disserte, je philosophe, j’analyse et -j’ose- je psychanalyse ! Je m’interroge sur cet étrange paradoxe entre moi -qui parle trop, tout le temps- et elle. Pourquoi, moi, lorsque je ne vois pas quelqu’un à qui j’ai à dire quelque chose (si si, je ne parle pas pour autant pour ne rien dire), je me contente de rester seule, avec un livre (même indigeste, malheureusement), plutôt que de me découvrir des affinités avec tout et son contraire.

Sa façon de rejeter le vide d’humain par de la compagnie compulsive se rapporte à moi à un homme défonçant la rondelle d’un mouton par peur de devoir se servir de sa main… Par peur d’être seul avec soi-même.

Pas besoin de s’aimer ou d’avoir une haute opinion de soi pour tenir une conversation à plusieurs dans sa tête. Inutile aussi d’avoir un sujet bien précis, l’une ou l’autre de vos multiples personnalités dormantes se chargera bien de commenter pour votre divertissement ce qu’il se passe ou non. Le défoncé à la marie-jeanne du coin de votre cerveau, lui, s’amusera à vous distiller, droit dans la conscience, des petites piqûres de cocaïne hallucinogènes, vous permettant, à défaut de trouver vos collègues passionnant, de les voir sous un autre jour avec une voix-off au sens de l’humour approximatif. Bon, c’est pas forcément de qualité. Et alors ? Vous, vous extérioriser toutes les phrases qui n’ont pas le temps d’être réfléchies pour déjà s’imprimer dans votre tête, et les autres, ils vaquent à leurs occupations et vous voient comme une plante verte qui s’arrose toute seule.

Un procédé des plus utile en société.

Alors du coup… Je me dis qu’elle n’a peut être pas de la compagnie au-dessus de sa bouche, mais se pose alors le problème de qui pilote les cordes vocales lorsqu’il s’agit de dire des conneries. Et là, soudainement, toutes mes personnalités m’acclament d’un commun accord et scandent : « n’existe pas sans les autres !! »

Hmm…

Je croise le regard de ma collègue qui se risque à un faible sourire encourageant et je retourne dans mes pensées l’oeil vitreux. Je devine que sa mine déçue est visible sur son visage de « celle qui a expliqué comment, elle, qui doit être le trou le plus béant de Bordeaux, était une femme plus constante que moi, en couple depuis huit années ». Navrée, mon mauvais remake de « nouvelle copine true-dark-of-top-moumoute de mon ex-mari », je n’avais rien à te dire.

Nouveau débat cérébral dans les hautes sphères de mon corps décidément trop proche du sol. Nouvel accord et mes adorables personnalités me livrent d’elles-mêmes la clef de l’énigme :

Ce/cette collègue que nous connaissons si bien. C’est pas qu’il/elle est méchant(e) ! C’est qu’il/elle n’existe pas sans l’autre. Et pourquoi ? Parce que il/elle n’existe pas tout court.
Cette chose handicapée du moteur du corps et de la Raison mérite notre pitié plutôt que notre mépris…

…Mais elle ne mérite pas pour autant qu’on prenne la peine de bousiller les réserves d’oxygène en répondant à cette sotte question « tu vas bien ? »

A mon coin-coin, pour ses charmantes (et avérées) multiples personnalités.
A mon Batman, sans qui, niaisement, je n’aurais pas envie d’être si existante.