« Comment ça, ce n’est pas assez…?
– Je ne peux pas accepter votre ticket restaurant, le montant total de vos courses n’est pas assez élevé.
– C’est nouveau ça, vous n’acceptez plus les tickets, même si, au final, ça fera que je paierais plus cher…?
– C’est la réglementation, Mademoiselle.
– Madame. »

J’insiste bien sur le « Madame », en me disant en mon fort intérieur que je ne le suis que lorsque ça m’arrange. Un des avantages du divorce : choisir sa civilité. La caissière repousse mes trois sandwichs de ses mains serties de bagues lourdes mises en valeur par un verni rose nacré du plus bel effet.
Je regarde par-dessus l’épaule de la préposée pour croiser le regard de la jeune fille en formation derrière elle. La jeune fille ? Une serveuse que je vois souvent au restaurant où nous allons avec Batman. Elle semble tout aussi consternée que moi. Elle m’aime bien, je l’aime bien. Elle est inutile, malheureusement.

« Ecartez-vous, que le client puisse payer. » m’agresse la fripée. Je souffle. Bon, ce n’est pas de sa faute. Je tourne des talons et remonte les allées, direction rayon sandwichs et salades pour femmes  bio-dégradables. Inutile de chercher plus loin, je vide le présentoir du dernier « jambon-beurre-discount » et retourne à la caisse.

Evidemment, il y a quelqu’un devant moi. Je patiente et jette un regard en biais en direction du tapis roulant : Un camembert d’une marque qui s’y connait autant que moi en reproduction de crustacés, deux bouteilles de vin au château non-identifié (forcément de qualité médiocre, donc), une baguette de pain façonnée « campagne et bio », un bocal de pâté certifié « fait maison en abattoirs  industriels » et un sac de croquettes chic et choc pour chat à poils longs et chaise Louis XVI. Immédiatement, le client est classé « cinquantenaire célibataire, bobo gauchiste. » Un rapide coup d’oeil à son écharpe en cachemire anthracite me confirme l’appartenance à la gauche riche-chic-bien-pensante-nouvel-obs.

Mon quatrième sandwich passe enfin pour agrandir ce qui semble être un début de collection. « Bip » et je vois le prix qui s’affiche.

« Toujours pas assez. » M’annonce exaspérée celle qui a dépassé la date de péremption il y a un moment.

« Expliquez-moi donc cet étrange paradoxe entre les restaurants qui acceptent un ticket, surtout si ce que j’ai pris est moins cher, et vous qui me faites un concours de l’employée la plus chiante du mois…
– C’est la réglementation.
– Ah… Si c’est la réglementation, Madame… »

Je m’incline, profondément, elle encaisse le sarcasme sans sourciller. La petite derrière elle réprime un rire et me voilà repartie pour trouver quelque chose de pas cher qui puisse compléter le tout. Du chocolat ? Non, je déteste ça, et ça coûte un bras. Un économe pour lui éplucher sa face de celeri-rave ? Non, je risquerais d’être réellement en retard si je passe par la case « commissariat ».  Une idée lumineuse effleure mon esprit rendu malade par la faim et les envies de meurtre. Direction rayon « fruits et légumes ».

Je regarde la pyramide de mandarines, en prend une et la donne au jeune homme payé pour passer sa journée à étiqueter les achats frais des gens. Il me regarde, sans comprendre, je lui baragouine un vague « je dois consommer », et il hoche la tête en signe de compréhension. Toi, je t’aime petit. Retour à la caisse numéro 53. Oui, parfaitement, je connais son numéro maintenant, je suis une VIP, une special guest, bref, une habituée. Tu en rages hein cher lecteur ?
Pendant que je fais -une troisième fois- la queue, je m’attarde cette fois-ci sur le pendentif de la caissière : un serpent en ferraille pend mollement autour d’un cou nervuré de rides que les crèmes, même les plus onéreuses, n’ont pu effacer. Je remonte les yeux, marquant une pause, le temps d’imaginer mes mains blanches enserrer ce trait d’union entre cette tête hideuse et ce corps que je sais abandonné des hommes.

Enfin à moi, j’exhibe fièrement ma mandarine qui parade sur le tapis roulant avec son étiquette comme s’il s’agissait d’un défilé de mode. Elle a compris la mandarine, elle doit me plaire. La chargée de me faire payer plus me darde de son regard vicieux et calculateur. Moi, je souris, fièrement et lance un brave :

« Vous ne vous attendiez pas à ce qu’un consommateur réfléchisse, hein… ? »

Elle ne dit rien, et « bip » le bébé orange à contre-coeur. Voyant le prix s’afficher, elle se redresse, un rictus étirant ses lèvres trop minces, et me balance à la gueule mon 5.5 en maths au bac. « Toujours pas assez. » Mon pied racle le sol, mes narines frémissent et mes pupilles se dilatent. Je plisse des yeux, elle relève la tête, hautaine.

Ok, j’ai compris, « combat de chattes » en somme.

« Vous avez beaucoup de chance de ne pas être habillée en rouge… » maugréais-je non sans m’imaginer déchiqueter cette peau fardée pendant sur une ossature masculine. Je fonce me réfugier chez mon ami à usage unique des végétaux. Essoufflée et aussi rouge que les tomates « ogénisées », je lui balance un « consommer plus, plus, plus » et mon compagnon militant, comprenant à demi-mot ma requête, s’empresse d’étiqueter une nouvelle mandarine. Je t’aime « manutentionnaire exploité doté de matière grise ». Hop, me voilà repartie.

Cette fois-ci, un vieux devant moi qui déballe ses articles. Je me faxe entre lui et la barrière. Il se retourne choqué alors que je lui lance une mise en garde silencieuse. Il baisse la tête. Làààà brave mouton adorateur du consentement tacite, incline-toi devant l’audace et la jeunesse. L’égérie du mauvais goût et de l’énervement au nom de Carrouf ouvre une bouche scandalisée et s’apprête à protester alors que je lui coupe le sifflet d’un rapide « pas d’bras, pas d’chocolat ». Au diable les bonnes manières, cette moire qui tient le fil de mon budget entre ses mains depuis bientôt une demi-heure, a le trait de génie que j’attendais, elle la ferme et fait exactement ce que sa fonction pathétique qui nourrit ses gosses gras et stupides lui ordonne : elle passe ma mandarine Brenda qui rejoint son conjoint Brendon, blottis contre Paul, Magalie, Aurélien et le petit dernier Matthias, ma famille sandwich.

« Dix-neuf centimes, s’il vous plaît. »

Je tends mon ticket restaurant, sors de la poche de mon jean dégueu deux pièces de dix centimes et lui tends le tout. Elle jubile la hyène de grande surface. Moi, je sors ostensiblement un sac en plastique piqué au rayon de mon pote l’étiqueteur et y fourre ma famille périssable. Dernier choc pour cette adoratrice de la réglementation qui s’apprête à me dire probablement quelque chose s’apparentant à une interdiction ou un sous-entendu de vol.

« Bah quoi… J’ai donné plus, je prends plus. Dix-neuf centimes l’extrait de pétrole, c’est déjà trop, alors faites pas chier. »

Oh, la voilà officiellement outrée. Moi, je repars pour travailler plus pour gagner plus. Il me reste dix minutes pour manger avant de reprendre mon activité hautement stimulante pour l’intellect. Ma nouvelle famille finie dans le frigo du bureau, et, même s’ils m’ont aidée, je sais déjà que Brendon et Brenda ne se reproduiront pas. Pas d’avantage d’espoir du côté de la fratrie des sandwichs. Dommage, moi qui espérais faire un élevage.

Me voilà, mes 6,59 € contre mon coeur, traverser les rues en direction de ma boîte, insultant toutes les voitures qui me laissent -ou non- passer sur le passage clouté. Je peste, j’enrage, je délire sur cette société qui pousse à la consommation. Mes pauvres bébés oranges ballottés contre mes seins, à quelques minutes de la mise à mort à coups de  dents rendues acérées par la famine.

Oui, brave lecteur, cet épisode est réalisé sans trucage, sans retouche et livré presque aussi « bon » que l’original…